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24/12/2015
Royaume-Uni
Une année 2016 dominée par le risque de « Brexit »
L’analyse économique et sectorielle du Groupe Crédit Agricole

  • Le référendum promis par David Cameron d’ici fin 2017 sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE) est, sans aucun doute, l’un des principaux risques à suivre en Europe dans les mois à venir.
  •  La possibilité d’une sortie de l’UE (Brexit) ne peut être écartée. Un tel événement consti-tuerait un précédent pour l’Europe, poten-tiellement très dommageable à l’UE et à son économie.
  •  Les sondages font état d’une opinion publi-que indécise, susceptible de connaître des revirements d’ici le référendum.
  • Le résultat du référendum dépendra, en grande partie, des concessions que le Premier ministre britannique parviendra à obtenir à l’issue des négociations en cours avec ses partenaires européens.
  • Si le processus de négociation est com-plexe, en particulier en raison du « problè-me » des migrations intra-UE, le Conseil européen des 17 et 18 décembre derniers s’est achevé sur une note d’optimisme. Un compromis avec l’UE semble possible d’ici le Conseil européen de février, ce qui ouvrira la voie à la tenue du référendum pendant l’été 2016.
  •  Notre scenario reste compatible avec un maintien du Royaume-Uni dans l’UE après une issue favorable des négociations. La plupart des partis politiques, des médias et des organisations patronales est favorable au maintien dans l’UE.
  • Il est possible que la croissance écono-mique britannique ralentisse légèrement dans les mois précédant le vote, notamment via le canal de l’investissement, en raison d’un attentisme accru dans le monde des affaires.

Des négociations difficiles, mais pas insurmontables

Avec sa lettre adressée au président du Conseil européen David Tusk début novembre, le Premier ministre britannique David Cameron a donné le signal de départ formel des négociations avec ses partenaires européens des termes de l’adhésion du Royaume-Uni à l’UE. En précisant les réformes de l’Union auxquelles il aspire (voir encadré), le Premier ministre britannique a posé les bases des négociations et espère obtenir un accord dans les deux prochains mois (probablement d’ici le prochain Conseil européen des 18 et 19 février 2016). Á la fin de ces négociations, la date du référendum pourra être fixée (pendant l’été 2016, selon les souhaits du Premier ministre britan-nique). L’accord obtenu avec Bruxelles condition-nera, en grande partie, le résultat du référendum.

D’importantes incertitudes entourent à la fois la durée et le résultat des négociations, surtout dans un contexte où l’UE doit gérer d’autres priorités : la crise des réfugiés, la menace terroriste, sans oublier les suites de la crise grecque. La question de l’immigration est la plus épineuse et, par conséquent, susceptible de ralentir le processus. Mais le Conseil européen de décembre s’est achevé sur une note d’optimisme et de nombreux éléments portent à croire qu’un accord pourrait être trouvé relativement vite, ce qui ouvrira la voie à un référendum en juin ou, au plus tard, en septembre 2016.

Une modification des Traités sera évitée

Il est dans l’intérêt de David Cameron d’éviter autant que possible toute révision des Traités (au prix, certes, du mécontentement des membres les plus eurosceptiques de son parti), qui serait un processus long et douloureux. La modification des Traités ne serait pas réalisable dans les délais souhaités par le Premier ministre, de nombreux États-membres y étant opposés. Comme noté par le Sénat français dans son Rapport d’information d’avril 2015, même si une révision des Traités serait sans doute nécessaire à terme pour y introduire les nouveaux mécanismes créés en zone euro depuis la crise, il n’y a pas aujourd’hui urgence pour Bruxelles de rouvrir les Traités pour satisfaire les exigences de Londres. Á présent, il est plutôt question de recours à des mécanismes juridiques ad hoc, afin d’éviter une telle révision.

Il n’est donc pas étonnant de constater que certaines exigences de David Cameron, notam-ment dans le domaine de la gouvernance écono-mique, sont plus modérées que lors de son premier discours début 2013 (en contrepartie d’exigences plus sévères dans le domaine de la libre circulation des personnes, très important aux yeux de l’opinion publique). En particulier, le Premier ministre britannique n’insiste plus sur la priorité aux rapatriements des compétences au profit des États-membres, réforme qui aurait nécessité un changement des Traités. Il souhaite un respect plus rigoureux dans la mise en oeuvre des principes de subsidiarité et de proportionnalité. Pour cela, il propose un renforcement du rôle des Parlements nationaux dans le processus déci-sionnel de l’UE, idée qui a déjà trouvé écho dans d’autres pays membres.

Recoupement avec l’agenda européen

Les propositions britanniques relatives à la « compétitivité », qui ont pour but ultime de booster les perspectives de croissance et d’emploi à long terme, sont d’un intérêt commun pour l’ensemble des pays membres de l’Union, ce qui devrait faciliter l’obtention d’un accord. Bon nombre de propositions concrètes, telles que l’approfondis-sement du marché unique dans le domaine du numérique (Digital Single Market) et celui des marchés de capitaux (Capital Markets Union), le commerce et l’investissement, ou encore la simplification de la régulation et la réduction des excès bureaucratiques, font déjà partie des priorités de la Commission européenne pour 2015 et 2016. Dans son rapport « Britain in the EU Renegogiation Scorecard » le think tank European Council on Foreign Relations (ECFR) met en évidence l’existence dans d’autres États-membres d’un important soutien à l’achèvement du marché unique, à la réduction de l’excès de bureaucratie pour les PME et à la conclusion d’accords commerciaux avec des partenaires clés.

L’émigration communautaire : une ligne rouge

Les demandes de David Cameron dans le domaine de l’immigration constituent l’obstacle le plus important, car contraires à l’un des principes fondateurs de l’UE – à savoir la libre circulation des personnes. Mais c’est aussi la question la plus importante aux yeux du public britannique. De récents sondages conduits par YouGov montrent que c’est dans le domaine du contrôle des frontières et de l’immigration que les Britanniques souhaitent le plus de réformes (52% des sondés), suivi par les réformes quant aux conditions d’éli-gibilité aux prestations sociales pour les émigrants (46%), bien loin devant les questions relatives à la gouvernance économique (29% souhaitent une révision des pouvoirs octroyés aux parlements nationaux ou encore 14% sont pour exclure le Royaume-Uni du principe d’une « union toujours plus étroite »).

Parmi les réformes souhaitées, la plus contro-versée est de loin celle qui priverait d’aides sociales (telles que la Job Seekers Allowance, les crédits d’impôts à l’emploi, le droit au logement social) pendant quatre ans les émigrants euro-péens installés au Royaume-Uni. Cette demande est contraire au principe de non-discrimination entre ressortissants des pays membres de l’Union. De nombreux pays d’Europe centrale et orientale, notamment la Pologne, y seront opposés en raison du grand nombre de ressortissants de ces pays résidant et travaillant au Royaume-Uni. David Cameron s’est montré relativement flexible, disant qu’il reste ouvert au dialogue et à des solutions alternatives, tout comme le président de la Com-mission européenne Jean-Claude Juncker.

David Cameron pourrait s’appuyer sur l’arrêt récent de la Cour de justice européenne (CJE) statuant que les pays européens peuvent exclure de prestations sociales des citoyens d’autres États-membres, si ces derniers restaient trop longtemps inactifs, afin de les empêcher de devenir un poids excessif pour le système social du pays d’accueil. Le « tourisme social » a ainsi été sanctionné à deux reprises par la CJE depuis novembre 2014, ce qui peut servir de juris-prudence et de base pour un projet de réforme par la Commission européenne.

Une opinion publique indécise

Des divisions internes aux principaux partis

Tous les partis de l’opposition, excepté l’UKIP (12,6% des votes lors des élections législatives de mai 2015, un seul siège dans la chambre des Communes en raison du système de scrutin uninominal à un tour), sont officiellement favo-rables au maintien dans l’UE. Les Libéraux Démocrates et les nationalistes écossais (SNP) sont fortement favorables au maintien dans l’UE ; une large majorité des députés travaillistes éga-lement, même si un nombre marginal d’entre eux, parmi lesquels le nouveau leader Jeremy Corbyn, sont ouvertement eurosceptiques (anti-austérité). Les divisions les plus fortes se trouvent évidem-ment au sein du parti conservateur où plusieurs dizaines de députés (entre 50 et 100) devraient faire campagne pour le Brexit, à moins que David que David Cameron ne parvienne à obtenir des réformes radicales lors des négociations avec l’UE, ce qui semble peu probable.


Une opinion publique changeante

On observe d’importants revirements dans les sondages au sujet de l’appartenance à l’UE depuis 2012. Après un pic de l’euroscepticisme durant l’été 2012 (une majorité de 51% pour le Brexit, contre 28% pour le statu quo selon YouGov), la tendance s’est inversée. Depuis le discours de David Cameron début 2013 et jusqu’à récemment, l’opinion publique était favorable à l’UE. En revanche, depuis l’été 2015, certains sondages suggèrent une remontée des opinions en faveur du Brexit, probablement due à la crise des réfugiés et à une accentuation du sentiment d’insécurité depuis les attentats à Paris. La position des Britan-niques est susceptible encore de changer d’ici la tenue du référendum, d’autUne forte dispersion dans les sondages

Si, selon Ipsos-MORI, l’opinion publique est toujours largement favorable au maintien dans l’UE, à 53%, contre seulement 36% pour la sortie, les derniers résultats de YouGov sont beaucoup moins tranchés. Lorsqu’il s’agit de répondre à la question simple « Faut-il que le Royaume-Uni reste membre de l’UE ? », le camp du « pour » et le camp du « contre » sont au coude-à-coude (avec 41% des votes chacun selon le sondage du 24 novembre). Une enquête publiée le 15 décembre par le « Daily Express » indique une légère majorité de 51% favorable à une sortie de l’Union, en progression de trois points par rapport au mois dernier. Il existe donc une forte dispersion entre les sondages. De plus, les résultats des élections de mai 2015 a quelque peu remis en cause la fiabilité des enquêtes d’opinion.

Le rôle crucial des renégociations

La capacité de David Cameron à obtenir des concessions importantes de l’UE semble influer fortement sur les choix des Britanniques. Lors-qu’on leur demande comment ils voteraient si D. Cameron n’arrivait à obtenir que des conces-sions mineures, les répondants sont partagés : 38% sont en faveur d’une sortie, 37% pour le maintien. En cas d’absence de réformes, le pourcentage des intentions de votes en faveur du Brexit montent à 46% (contre 32% pour le statu quo). En revanche, si David Cameron obtenait des réformes significatives, les préférences pour la sortie de l’UE ne sont plus que de 23%, contre 50% pour le maintien dans l’UE. Les sondages soulignent aussi un doute très partagé vis-à-vis du pouvoir de négociation de David Cameron : ils ne sont que 18% à penser qu’il pourra obtenir la totalité ou la majorité de ses revendications.

L’UE source de protection et de richesse pour les Britanniques

Les sondages ont également révélé une certaine aversion au risque de l’opinion publique. La majo-rité des Britanniques perçoit la sortie de l’UE comme risquée (45%), contre 36% pour le main-tien dans l’UE et ils sont 49% à penser qu’il serait plus prudent de rester au sein de l’UE que d’en sortir (39%). Les Britanniques sont plus nombreux à penser qu’ils seraient économiquement « plus mal lotis » en dehors de l’UE (33%), contre 27% qui pensent qu’ils seraient « mieux lotis ».ant plus que de nom-breux éléments demeurent à ce stade inconnus.

Risque asymétrique dans l’évolution des votes

Le pourcentage encore important d’indécis (19%) laisse penser qu’il y a encore une marge impor-tante pour un revirement de l’opinion dans les prochains mois. YouGov juge plus forte la proba-bilité d’une évolution des votes en faveur du maintien dans l’UE qu’en faveur d’une sortie. L’institut estime à 8% le pourcentage de voix supplémentaires susceptibles de voter pour le maintien, contre seulement 1% pour le Brexit.

Si le risque de Brexit mérite d’être pris au sérieux, les résultats des enquêtes d’opinion ne doivent pas être sur-interprétés. La majorité des députés parlementaires, des médias et des organisations patronales est favorable au maintien dans l’UE. De plus, l’analyse approfondie des résultats de ces enquêtes révèle une opinion publique globalement peu encline à prendre le risque d’une sortie de l’UE, considérant celle-ci comme source de pros-périté économique et d’emplois. Comme l’histoire l’a montré à plusieurs reprises, un revirement en faveur du statu quo est souvent observé au moment du vote crucial, les sondages étant souvent l’expression d’un mécontentement vis-à-vis du gouvernement.

Implications économiques d’un Brexit

Impact via le commerce

Compte tenu de la forte intégration qui existe entre le Royaume-Uni et l'UE, les conséquences d’un Brexit sur le plan économique et politique seraient très négatives de part et d’autre de la Manche. Malgré le développement du commerce avec le reste du monde depuis 2006, l'UE reste à ce jour le plus important partenaire commercial du Royaume-Uni (suivie par les Etats-Unis). En 2014, les exportations de biens et services vers l’UE représentaient 44,4% des exportations totales du pays (12,6% du PIB), contre un peu plus de la moitié pour les importations. Le Royaume-Uni enregistre un déficit commercial avec l’UE sur les biens, mais qui cache un léger surplus du côté des services (grâce, largement, aux exportations de services financiers).

 En cas de Brexit, la capacité du Royaume-Uni à mettre en place des accords préférentiels avec ses partenaires européens et non européens (notam-ment les États-Unis et les marchés asiatiques) sera décisive pour la prospérité économique du pays à long terme. Selon une étude de la London School of Economics (LSE)2, la hausse des tarifs douaniers et non-douaniers (lois anti-dumping, standards divers en termes d’étiquetage, etc.) qui résulterait d’un Brexit aurait un impact sur le niveau de PIB britannique allant de 1,2% dans un scénario optimiste à 3,1% dans un scénario pessimiste, tout en prenant en compte la contribution nette au budget européen (8 milliards d’euros en 2013, soit 0,5% du PIB). De manière plus réaliste, la prise en compte de certains effets dynamiques (impact sur la productivité notam-ment), pourrait plus que doubler ce coût (allant de 2,2% dans le cas le plus optimiste à près de 10% dans le cas le plus pessimiste). Une étude plus récente3, datant de mai 2015, menée par BertelsmannStiftung en partenariat avec l’institut allemand iFO, a conduit à des résultats similaires : le coût en termes de PIB par habitant serait de 0,6% à 3,0% à horizon 2030 en fonction du degré d’isolement commercial, mais pourrait s’élever à 14% après prise en compte d’effets dynamiques (innovation et investissement).

Impact via les IDE

Les investissements directs à l’étranger (IDE) pourraient subir de plein fouet l’accès d’incertitude réglementaire post Brexit. Le Royaume-Uni pour-rait devenir une destination moins attractive pour les investisseurs non européens qui utilisent leurs filiales britanniques pour exercer leurs activités à travers toute l’UE. C’est notamment le cas du secteur financier, qui concentre 27% du total des IDE au Royaume-Uni.

Les services financiers, les plus exposés au risque de Brexit

Les services financiers apparaissent comme le secteur le plus exposé au risque de Brexit, en raison de son caractère fortement réglementé. Or, c’est aussi l’un des secteurs où le Royaume-Uni enregistre un surplus commercial avec l’UE. En cas de Brexit, la probabilité d’obtention d’un accord de libre-échange avec l’UE dans ce secteur similaire à l’existant paraît très faible. Même si la City de Londres dispose d’atouts intrinsèques (langue, niveau de compétences à la pointe des marchés de capitaux et souvent absentes des autres places européennes), la perte du « passe-port » européen devrait conduire les banques britanniques et étrangères à ouvrir des filiales dans d’autres pays européens afin de continuer à mener leurs activités à travers le continent.

Seulement trois pays membres de l’Association européenne de libre-échange (Norvège, Islande et Liechtenstein) ont un accès complet au marché unique des biens et des services, mais cela les oblige à respecter les quatre libertés (de circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes) sans avoir de droit au vote dans la conception des règles européennes. La Suisse, qui ne fait pas partie de l’Espace Economique Européen, a un accès à des domaines spécifiques du marché unique sur la base d’un accord de libre-échange de 1972 et d’une série d’accords bilaté-raux conclus avec l’UE entre 1999 et 2004.

L’accès d’incertitude, en théorie, négatif pour les marchés

En théorie, quelle que soit l’issue du référendum, l’incertitude quant à la position du Royaume-Uni vis-à-vis de l’UE pourrait peser sur la confiance des investisseurs dans les mois précédant le référendum. L’investissement privé, l’investisse-ment direct et les investissements de portefeuille, ainsi que les intentions d’embauche, pourraient être reportés jusqu’à ce que la visibilité s’améliore. Cet accès d’incertitude devrait se traduire par un ralentissement de l’activité économique dont l’am-pleur est difficile à prévoir.

Compte tenu de notre scénario qui table sur une séquence positive des événements (compromis avec l’UE trouvé d’ici février et campagne du gouvernement en faveur du statu quo), nous faisons l’hypothèse, d’un impact relativement modeste sur l’activité d’environ -0,2% en 2016, par rapport à une situation sans référendum.

En cas de sortie de l’UE, l’incertitude sur les relations du pays avec l’UE et le reste du monde devait provoquer un sell-off immédiat sur les actifs financiers (actions et titres souverains) et une hausse des taux de rendement des Gilts. La Banque d’Angleterre (BoE) devrait mener une poli-tique monétaire plus expansionniste, en abaissant son taux directeur. La livre sterling se dépréciera davantage. Des accords de libre-échange dans les secteurs de biens pourraient être rapidement mis en place avec l’UE, mais le secteur des services fortement réglementé, devrait être durablement touché.

A contrario, si le peuple britannique votait en faveur du maintien dans l’UE (en ligne avec notre scénario), une ré-accélération de l’activité devrait avoir lieu dans les mois suivant le référendum. La BoE entamera alors la normalisation de sa poli-tique monétaire (au quatrième trimestre 2016 selon nos prévisions), provoquant éventuellement une réappréciation de la livre.


Crédit Agricole S.A. — Études Économiques Groupe
Perspectives – L’analyse économique et sectorielle du Groupe Crédit Agricole
N°16/378 – 21 décembre 2016
Directeur de la publication : Isabelle JOB-BAZILLE
Rédacteurs en chef : Armelle Sarda

24/12/2015
MONDE
Scénario macro-économique 2016-2017
Notre scénario n’est pas exagérément pessimiste : il n’est que réaliste. Il observe un monde nouveau, de surcroît politiquement et géopolitiquement chaotique. Il n’y a pas de locomotive mondiale puissante, susceptible de tirer des wagons dans lesquels finiraient par monter les derniers passagers. Circonstance aggravante : délaissé par son collègue budgétaire, le mécanicien monétaire est désespérément seul à la manoeuvre.

L’état du monde : morcelé et atonique

L’année 2015 n’aura pas été celle d’une synchronisation harmonieuse des rythmes de croissance. Celle-ci se serait stabilisée à un niveau enviable aux États-Unis (2,5%), aurait accéléré en Europe (1,5%) et fléchi dans le monde émergent (3,8%). In fine, elle se serait située autour de 3%. On peut certes espérer avoir très récemment franchi le creux du cycle industriel, mais il ne faut pas escompter un enchaînement dynamique et vertueux dans lequel la croissance de quelques-uns se traduirait par des importations vigoureuses entraînant dans leur sillage la croissance des retardataires. Chacun des grands pays, chacune des grandes zones semble ne devoir compter que sur ses propres forces. Et observe, avec une légère anxiété, les risques potentiels que recèle le reste du monde. Ce monde qui croîtrait au rythme de 3,3% en 2016, puis de 3,6% en 2017.

Les pays développés : un si précieux consommateur

Tout d’abord, une bonne nouvelle pour les pays consommateurs de pétrole : ils profiteront encore en 2016 d’une énergie bon marché. Un ingrédient majeur pour des économies dans lesquelles le consommateur reste le principal soutien à la croissance.

Aux États-Unis, la croissance s’appuie doublement sur les ménages. Elle se nourrit de leur consom-mation toujours solide et de leur investissement résidentiel. En revanche, elle souffre déjà sensi-blement de l’appréciation du dollar. La croissance devrait ainsi s’infléchir très légèrement (2,4% en 2016) sous réserve que les risques, essen-tiellement extérieurs (et se traduisant in fine par une nouvelle appréciation du dollar), ne se matérialisent pas.

Dans la zone euro, profitant d’un environnement particulièrement propice (faiblesse du prix du pétrole et de l’euro, politique monétaire très accommodante), le redressement cyclique de la consommation, principale source de croissance, s’accompagne enfin d’une reprise très progressive de l’investissement. Celle-ci est néanmoins insuffisante pour induire un cercle vertueux et générer une accélération durable de la croissance. Cette dernière se heurte, en outre, aux faiblesses structurelles persistantes dans de nombreux pays (chômage élevé, déficit de compétitivité, dette privée encore importante, finances publiques dé-gradées). La croissance s’établirait ainsi à 1,6% en 2016.

Les pays émergents : un bloc illusoire, une vaste mosaïque

Fruit naturel d’une lente transition vers un modèle de croissance promouvant la consommation et les services, le ralentissement chinois est évident. Il est cependant inutile d’adhérer aux discours anxiogènes et d’afficher des prévisions de crois-sance aussi alarmistes que peu fiables. Pourquoi la Chine ralentirait-elle brutalement au-delà de ce que souhaitent les autorités de Pékin ? Celles-ci disposent en effet de moyens classiques, mais efficaces de soutien à l’activité : assouplissement monétaire et investissement public qui alimen-teront l’endettement interne, retarderont l’assainis-sement financier et la transition tant souhaitée. Mais, la Chine dispose surtout d’un atout majeur : elle peut relever ses défis sans pressions exté-rieures. Elle est à l’abri d’un brusque tarissement des flux de financements en devises, notamment sous la forme d’investissements de portefeuille par essence volatils, puisqu’elle n’a pas besoin d’y recourir.

Ce n’est pas le cas de la vaste majorité des pays émergents. Ceux-ci, sans grande distinction de la part des marchés, ont dû avaler la potion amère de la montée de l’aversion au risque née des anticipations de resserrement monétaire améri-cain, de la chute des cours des matières premières liée au ralentissement d’une économie chinoise énergivore et des spéculations sur l’ampleur de ce dernier. Ce désamour s’est traduit par une envolée des primes de risques sur leurs dettes en devises et une dépréciation violente de leurs taux de change. Cette crise révèle des fragilités que les années de prospérité avaient dissimulées : des contraintes extérieures difficiles à desserrer, une demande interne insuffisamment mûre (malgré l’émergence de classes moyennes) pour amortir un choc extérieur, des outils de politique écono-mique grippés, car les marges de manoeuvre monétaire et budgétaire sont limitées.

Au sein de ce supposé « monde émergent », raccourci facile, se distinguent néanmoins des histoires et des trajectoires singulières. Si l’on peut espérer que la Russie sorte de récession, le Brésil, en proie à une crise politique majeure, ne renouera pas avec la croissance. La croissance des pays émergents devrait ainsi péniblement accélérer pour être légèrement supérieure à 4% en 2016.

Politiques monétaires : des divergences croissantes, une dépendance mutuelle

Ayant rempli son mandat en termes d’emploi et s’approchant (bien que lentement) de son objectif d’inflation, la Federal Reserve va resserrer ses conditions monétaires très graduellement, très pru-demment. Sa tâche est périlleuse. Dans le sillage de la hausse de son taux directeur, elle ne peut prendre le risque d’une forte remontée des taux longs. La faiblesse de ces derniers a soutenu et alimente encore la reprise. Elle devra, en outre, veiller à limiter l’appréciation du dollar, dans un contexte où les risques (notamment incarnés par la chute des devises émergentes) qui ont marqué l’année 2015 se sont atténués, mais n’ont pas disparu et où la Banque centrale européenne (BCE) continuera de mener une politique extrême-ment, – voire encore plus – accommodante. Si les anticipations d’inflation qu’elle cherche désespéré-ment à ancrer pour les voir tendre vers sa cible de 2% ne se redressent pas, la BCE se dit prête à agir. Elle dispose d’une palette d’instruments allant du taux de dépôt à l’élargissement du Quantitative Easing (nature des titres achetés, volume des achats, allongement). Mais elle devra les manier avec prudence, voire agir avec parcimonie, et garder des munitions : la reprise en zone euro est certes en place, mais les hypothèques interna-tionales ne sont pas toutes levées. Sa tâche ne sera donc pas si aisée qu’il peut a priori sembler.


Crédit Agricole S.A. — Études Économiques Groupe
Perspectives – L’analyse économique et sectorielle du Groupe Crédit Agricole
N°16/372 – 18 décembre 2016
Directeur de la publication : Isabelle JOB-BAZILLE
Rédacteurs en chef : Jean François PAREN – Catherine LEBOUGRE

03/12/2015
LA FIN DU REVE AMERICAIN
Par Isabelle JOB-BAZILLE, Directrice des études économiques du Groupe Crédit Agricole S.A.
Une génération en plein malaise

L'anglo-américain Angus Deaton, professeur à Princeton, a reçu le 12 octobre dernier le prix Nobel d’économie. Spécialiste de la mesure de la pauvreté et du bien-être mais également théoricien de la consommation, ses recherches, fondées sur une analyse empirique de terrain, ont contribué à enrichir la théorie économique. Sa dernière étude* s’intéresse à la montée alarmante du taux de mortalité chez les Américains d’âge mûr et de race blanche, symptôme d’une génération en plein malaise. 

Selon ces travaux, entre 1970 et 2013, grâce à la prévention et aux progrès de la médecine, le taux de mortalité des Américains âgés de 45 à 54 ans a reculé de 44 %. La tendance est commune à l’ensemble des pays développés et également observable parmi les différents groupes ethniques aux Etats-Unis à l’exception notable des Américains de race blanche non hispanique. Pour cette cohorte de population, le taux de mortalité a connu un point d’inflexion à partir de 1998 et progresse depuis au rythme de 0,5 % par an.  Environ 500 000 vies auraient pu être épargnées si le rythme de baisse de 2 % par an, observé avant cette date, s’était poursuivi. Seule l’épidémie de Sida a été aussi coûteuse en vies humaines, ce qui met en perspective la gravité de ce phénomène singulier.

 Les causes de ces décès prématurés traduisent des comportements à risque ou des situations de détresse avec au rang des principales explications les suicides, l’abus d’alcool ou de drogue, les maladies chroniques du foie et les cirrhoses. En affinant l’analyse, les deux auteurs montrent que les Américains les moins éduqués, ayant un diplôme d’études secondaires ou moins, sont les plus touchés avec en 15 ans une augmentation de la mortalité de + 134 pour 100 000, contre seulement + 34 pour 100 000 pour les Américains de race blanche dans la force de l’âge tous niveaux d’éducation confondus. 

Cette souffrance traduit un malaise social profond. Les baby-boomers de la classe moyenne inférieure font sans doute l’amer constat que leur niveau de vie ne s’améliore pas, faisant écho à la longue stagnation du revenu médian aux Etats-Unis. Ils sont inquiets pour leur retraite face au risque de sous-capitalisation des fonds de pension. Cette population, pas ou peu qualifiée, a en outre particulièrement souffert de la crise tandis que les emplois-type qu’elle occupait sont progressivement balayés par la révolution numérique. Le faible taux d’emploi, lequel ne dépasse guère les 50 %, témoigne bien d’un phénomène permanent d’exclusion sociale. C’est en quelque sorte le rêve américain qui s’est évanoui et avec lui l’aspiration à une vie meilleure, de quoi générer suffisamment de stress et d’angoisse pour développer des comportements répétitifs et morbides, symptômes de conduite pathologique.

 Ce constat a de quoi inquiéter sachant que la vague numérique n’a probablement pas fini de détruire des emplois intermédiaires, dont la plupart sont occupés par les classes moyennes. Historiquement, une classe moyenne nombreuse et prospère est une ancre de stabilité, un socle de la démocratie et un moteur de la création de richesse. Que nous prépare alors un monde où ces emplois disparaissent ? Si, comme le dit Voltaire, le travail éloigne de nous trois grands maux- l’ennui, le vice et le besoin- alors la détresse et la souffrance exprimées aujourd’hui par les Américains d’âge mur risquent demain de s’étendre à des couches plus larges d’une classe moyenne angoissée par le risque de déclassement et d’appauvrissement.

03/12/2015
PAYS EMERGENTS
Par Jean-Louis MARTIN, rédacteur en Chef Crédit Agricole.com
Le monde de Kant ?

La crise turco-russe éclaire quelques réalités géopolitiques avec lesquelles nous allons vivre. Elle nous oblige aussi à réfléchir à cet objet particulier, dont les conséquences sur l’économie le sont tout autant : le risque géopolitique.

La réalité la plus forte, c’est la fragilité d’une coalition quand elle est sans leadership. La Turquie a voulu exister ; mais l’Iran existe aussi, qui faisait avec la Russie lundi dernier une déclaration très hostile aux Américains. Tous les sujets sont liés, de la Crimée à la Syrie, et aucun pays n’a les mêmes priorités. L’idée d’une coalition impose pourtant à tous de se positionner. Pour les Turcs, cette semaine, la priorité était au discours ethnique, à protection des Turkmènes syriens et à l’écrasement des capacités militaires des Kurdes. C’est d’ailleurs aussi la posture de la Russie, lorsqu’elle soutient les minorités russophones dans son ancien espace soviétique…

La position des Occidentaux est complexe, qui négocient avec les Russes tout en gérant leurs alliances dans l’OTAN et en gardant une position ferme sur Assad ou l’Ukraine. Mais cette position est de moins en moins soutenue par l’opinion publique, le mot « guerre » ayant changé les priorités. L’Europe a besoin de la Turquie pour gérer la crise des réfugiés, mais elle étale ses contradictions : après les insuffisances de la solidarité financière, voilà venu le temps de la difficile solidarité sécuritaire, qui renvoie pourtant à l’un des piliers du traité de Rome, signé pour éviter la guerre… Ces sujets sont en train de cliver durablement les opinions publiques et le risque géopolitique a d’ores et déjà modifié la carte politique européenne. Reste à savoir comment nos institutions y feront face.

Dernier constat : la Russie est sortie de son isolement, mais se met en danger d’escalade militaire ; et l’écart entre la puissance externe et la fragilité économique interne devient flagrant. C’est supportable à court terme (les Russes acceptent la crise), mais c’est un risque à moyen terme (jusqu’à quand l’accepteront-ils ?).

Tout nous incite donc à penser que nous devons intégrer le risque géopolitique comme une composante durable de notre environnement. Ce risque est de nature nouvelle : transnational, multiforme – attentats, guerres, tensions diplomatiques, sanctions – et systémique, les crises se propageant d’un pays à l’autre. Mais quelles sont les caractéristiques d’un tel évènement par rapport aux risques politiques « classiques » ? Certainement son caractère binaire (à chaque incident, le risque d’un embrasement majeur est évoqué), incontrôlable (les États ont peu de moyens pour se défendre) et surtout traumatisant, et par là, il modifie le comportement de tous les acteurs.

Notre sentiment est cependant que les acteurs économiques tendent à sur-réagir aux évènements, à court terme, et à se rassurer trop vite, sous-estimant les conséquences à moyen terme de la montée des tensions. En effet, au-delà d’une volatilité accrue des changes et des marchés boursiers, le risque géopolitique peut devenir une composante durable de l’environnement macro-économique, avec des impacts structurels : il modifie la confiance des agents, leurs anticipations et leurs préférences. Cela peut conduire à la peur (des effets sur la consommation différents selon les populations), au court-termisme (moins d’investissement et d’épargne) ; voire à l’apparition d’une prime de risque dans les spreads. Les agences de rating sont d’ailleurs en train d’intégrer cela comme une nouvelle composante du risque pays.

Le risque géopolitique va donc avoir un coût, parce que l’économie n’aime pas l’incertitude.

Mais rappelons Kant : « L’intelligence émotionnelle se mesure à la quantité d’incertitude que l’on est capable de supporter »… Dans un concert des nations qui se cherche en même temps qu’il s’effrite, dans un environnement de plus en plus incertain, et bien adoptons la posture du philosophe.


12/11/2015
France – Scénario macro-économique 2015-2016
Par Ludovic MARTIN
Une reprise graduelle

Après le « trou d’air » du second trimestre marqué par des effets de déstockage importants, une amélioration est attendue au troisième trimestre, avec une progression du PIB réel de +0,3% t/t. Les années 2015-2016 se caractérisent par un environnement international favorable à la croissance française. Pourtant, la reprise ne serait que graduelle avec 1,1 % de croissance en 2015 et 1,3 % en 2016. La consommation en est le principal moteur tandis que l’impulsion de l’investissement reste timide. La contribution de la demande externe serait neutre, ainsi que celle des stocks sur 2015-2016.

  • Amélioration attendue au troisième trimestre après le « trou d’air » du second trimestre

A ce stade, quel profil de croissance suggèrent pour le troisième trimestre les informations conjoncturelles dont on dispose ?

Au mois de juillet, la production industrielle a baissé de 0,8 % par rapport au mois précédent après avoir stagné au mois de juin. La production manufacturière a enregistré une correction plus marquée, en baisse de 1,0 %. Ce mauvais chiffre laisse un acquis négatif de -0,7 % t/t au troisième trimestre. Un signal mitigé donc pour le troisième trimestre. Même si la part de la production industrielle dans le PIB est assez modeste (autour de 11 %), cette dernière constitue toutefois un bon indicateur avancé car elle peut avoir des effets d’entrainement sur le reste de l’économie.

Les données d’enquêtes récentes sont en revanche plus favorables et suggèrent que le « trou d’air » du second trimestre était passager. Les enquêtes PMI et l’enquête de l’Insee sur le climat des affaires ont affiché des évolutions divergentes entre juin et août. Le PMI composite a baissé entre juin et août, perdant 3,2 points pour sortir au mois d’août à 50,2. Cette correction se retrouve aussi bien dans les services que dans l’industrie. A l’inverse, l’enquête Insee a connu une amélioration de 2 points et retrouve le niveau de sa moyenne de long terme, soit le niveau le plus haut depuis l’été 2011. L’enquête PMI du mois de septembre a cependant enregistré un rebond qui a effacé la baisse des deux mois précédents, un signal positif. De plus, le climat des affaires de l’Insee est resté stable en septembre, au niveau de sa moyenne de long terme. Dès lors, aussi bien l’enquête PMI et le climat des affaires de l’Insee restent à des niveaux historiquement cohérents avec une prévision de croissance de +0,3 % t/t.

Pour les derniers points connus, la consommation de biens des ménages a augmenté de 0,3 % en juillet par rapport au mois de juin, avant de stagner en août. A noter également qu’au mois de juillet, les immatriculations progressent de 2,5 % en glissement annuel. En ce qui concerne la confiance des ménages, après cinq mois de stabilité elle a connu une progression marquée au mois de septembre (97, +3 points). Elle reste cependant en dessous de sa moyenne de long terme (100), témoignant d’une morosité persistante alors que la conjoncture est marquée par un ensemble de facteurs positifs.

Pour le troisième trimestre, la prévision de croissance ressort à +0,3 % en glissement trimestriel. Cette prévision est corroborée par notre indicateur avancé de croissance qui se base sur les données d’enquête et les données dures disponibles et indique un chiffre de croissance de +0,2 % t/t. La consommation des ménages progresserait de +0,3 % t/t, et serait un des principaux soutiens à la croissance.

L’investissement est attendu en hausse de +0,2 % t/t à l’aune d’une progression de l’investissement des entreprises plus soutenue qu’au trimestre précédent. En revanche, la contribution de la demande externe serait quasi nulle avec une progression des exportations légèrement plus dynamique que celle des importations. Enfin, les stocks qui avaient fortement amputé la croissance au second trimestre, auraient à l’inverse une contribution positive, mais modérée au troisième trimestre.

  • 2015-2016 : une embellie plus timide que celle observée dans le reste de la zone euro.

La consommation des ménages, principal moteur de la reprise ;  Une amélioration sous contrainte

La consommation des ménages est le moteur principal de la reprise en cours. Elle progresserait de 1,7 % en 2015, puis 1,3 % en 2016. Elle restera cependant contrainte par un chômage élevé et le processus d’ajustement budgétaire. Plusieurs facteurs positifs soutiennent cependant la  consommation, au premier rang desquels une légère remontée du pouvoir d’achat en raison d’une inflation très basse, et d’une légère baisse de la pression fiscale sur les revenus les plus modestes.

Le faible niveau de l’inflation soutient le pouvoir d’achat des ménages. Eu égard à sa rechute récente, on retient à présent l’hypothèse d’une remontée plus lente du cours du pétrole, avec un Brent à 58 dollars fin 2016. La prévision d’inflation retenue lors de notre précédent scénario est donc revue à la baisse (0,1 % en glissement annuel en 2015 et 1,0 % en 2016).

Les baisses d’impôts du Pacte de solidarité jouent favorablement sur les revenus des ménages les plus modestes. En 2015 et 2016, la contribution négative des impôts versés sera donc un peu moins forte qu’en 2014, compte tenu de la révision du barème de l’impôt sur le revenu pour les ménages modestes (5 milliards de baisse d’impôts). Sur ces 5 milliards, 3 ont été attribués en 2015 à la suppression de la première tranche d’imposition sur le revenu (tranche à 5,5 %) et les 2 milliards restant le seraient en 2016, vraisemblablement en jouant sur la tranche d’imposition à 14 %. Ces baisses d’impôts soutiennent la consommation des ménages dont la propension marginale à consommer est la plus élevée. Ces baisses d’impôts sont cependant sans comparaison avec l’augmentation globale de la pression fiscale observée depuis 2011 sur l’ensemble des ménages.

Les revenus d’activité et les prestations sociales verraient leur progression ralentie par plusieurs mesures en 2015 : 1) la baisse des allocations familiales pour les ménages les plus aisés ; 2) la mise en place de nouvelles méthodes de calculs d’indexation de certaines prestations sur l’inflation.

Jusqu’ici, un certain nombre de prestations sociales étaient calculées à partir d’une estimation de l’inflation. Bercy souhaite désormais qu’un certain nombre de prestations (hormis les retraites) soient revalorisées en avril sur la base d’une inflation constatée. Dans un contexte où l’inflation est  souvent plus basse que prévue, une telle mesure permettrait d’économiser environ 500 millions d’euros en 2015 selon l’estimation officielle. Le pouvoir d’achat des ménages qui bénéficient de ces prestations en sera affecté. 3) Le taux de chômage très élevé qui reste un frein aux revalorisations salariales.

Le processus d’ajustement budgétaire pèse également sur la consommation des ménages. La France reste sous étroite surveillance de la Commission européenne qui a accepté le report à 2017 de l’objectif de 3 % pour le ratio de déficit sur PIB, en contrepartie de nouveaux efforts d’économies sur les dépenses et d’un nouveau programme de réformes. La faiblesse de l’inflation en 2015 et en 2016 implique que l’effort de réduction des dépenses est moins exigeant que prévu. Ainsi, en plus des 50 milliards d’économies planifiées en trois ans sur les dépenses publiques, de nouvelles restrictions budgétaires ont été décidées, qui s’élèvent  à 4 milliards en 2015 et 5 milliards en 2016.

Le chômage constitue une autre contrainte jouant négativement sur le niveau de la consommation. L’incertitude que fait peser le risque du chômage pour certaines catégories de ménages peut en effet limiter leur consommation à court terme. Par ailleurs, un taux de chômage élevé (10 % au second trimestre 2015) limite mécaniquement la progression de la consommation, même si par ailleurs en France le système d’allocation est généreux comparé à ce qui peut se pratiquer dans certains autres pays d’Europe.

Au global, les ménages accroîtraient leurs dépenses de consommation en 2015 et 2016. En 2015, ces dernières progresseraient en volume de 1,7 %, puis de 1,3 % en 2016. Le taux d’épargne augmenterait légèrement sur la période 2015-2016, confirmant un comportement observé depuis la crise de 2008. Il reflète une tendance lourde chez les ménages à développer une épargne de précaution dans un environnement jugé incertain aussi bien sur le plan économique que fiscal. Cette tendance est également cohérente avec le niveau du moral des ménages qui reste en dessous de sa moyenne de long terme et ne connaît pas de nette amélioration, même si la conjoncture pour 2015-2016 s’annonce sous de meilleurs auspices. Cette résistance du taux d’épargne peut témoigner à long terme d’une modification de l’estimation de leur revenu permanent1 par les ménages.

  • L’investissement : en attendant Godot ?

Après une baisse de 1,2 % de l’investissement en 2014, il diminuerait dans une moindre mesure en 2015 (-0,6 %). Les évolutions sont cependant contrastées. L’investissement des entreprises progresserait de 1,1 % en 2015 tandis que l’investissement public se réduirait de 2,8 %. L’investissement des ménages serait en baisse de 3,8 % (soit une contraction moins marquée qu’en 2014 où il avait reculé de 5,3 %).

L’investissement des entreprises, une reprise graduelle

Plusieurs éléments jouent favorablement sur l’investissement. Les conditions de financement soutiendraient l’investissement en 2015-2016. Les taux d’intérêt sont à des niveaux historiquement bas, et les conditions de crédit relativement accommodantes. La demande de crédit dépend également de l’efficacité des mesures de politique économique. Les mesures que sont le CICE, le Pacte de responsabilité, et la mesure de suramortissement ont un impact favorable sur l’investissement, mais très graduellement.

Les données d’enquête témoignent d’une amélioration. On peut observer que l’indicateur de retournement de l’investissement de l’Insee demeure à un niveau élevé. Une amélioration qui se justifie sans doute par l’effet d’aubaine que suscite la mesure de suramortissement des investissements valable entre avril 2015 et avril 2016 afin de favoriser l’investissement industriel. Cette tendance est également perceptible dans le secteur des services où le solde d’opinion sur le niveau d’investissement attendu se redresse en septembre (+2) et ressort au-dessus de sa moyenne de long terme (+1). Dans l’enquête sur les investissements dans l’industrie, les industriels anticipent une hausse de 2 % de leurs investissements en valeur en 2015. Un chiffre bien modeste si on le compare à celui annoncé dans l’enquête d’avril où les chefs d’entreprises anticipaient une progression de 7% de leurs investissements en valeur.

déterminent pas leur consommation courante en fonction du revenu courant mais en fonction de leur revenu permanent (c’est-à-dire de la somme qu’un consommateur peut dédier à sa consommation en maintenant constante la valeur de son capital) En d’autres termes, les agents lissent leur consommation sur le long terme).

 Cette révision à la baisse concerne essentiellement les secteurs de la fabrication de matériels de transport. Cependant, plusieurs éléments brident la progression de l’investissement productif. Le taux d’utilisation des capacités reste faible, ce qui constitue un frein. En outre, alors que les conditions de crédit sont favorables, les entreprises semblent conserver des attitudes assez attentistes, alors que leurs marges s’améliorent, ce dont témoigne le climat des affaires qui gravite autour de sa moyenne de long terme.

En ce qui concerne le CICE, il est trop tôt pour tirer un bilan ex post de cette politique. On peut d’ores et déjà observer qu’il a permis de redresser les taux de marge des entreprises françaises de manière significative (la baisse des prix du pétrole aidant également). En revanche, un degré d’incertitude persiste quant à son usage. En effet, une des limites du CICE est la multiplicité des effets recherchés. En matière de politique économique, le nombre d‘instruments mobilisés doit théoriquement être égal au nombre d’objectifs recherchés. Dans le cas du CICE, une des interrogations suscitées par cette politique est qu’elle vise à agir simultanément sur l’emploi, l’investissement et la compétitivité. En outre, en ciblant le CICE principalement sur les bas salaires, on oriente cette politique plus  clairement vers l’emploi que vers l’investissement ou la compétitivité. En ciblant les baisses de  charges sur les salaires intermédiaires, on cible les secteurs les plus prompts à exporter et à investir, tandis que le ciblage sur les bas salaires favorise des entreprises avec une moindre tendance à investir les subventions, qui seraient plus probablement utilisées pour embaucher ou augmenter les salaires.

Enfin, si l’objectif visé du CICE est de favoriser l’investissement productif, le champ très large peut constituer une limite dans la mesure où il revient à « saupoudrer » l’ensemble de l’économie alors que les besoins en investissement productif ne sont pas homogènes dans l’ensemble des secteurs. En particulier, le secteur de l’industrie nécessite souvent des investissements plus lourds que le secteur des services. Dès lors, bien que les mesures d’allègement de charge soient très positives pour les entreprises, le scénario de reprise de l’investissement que l’on retient est celui d’une reprise graduelle.

  • L’investissement des ménages, une convalescence graduelle

L’ajustement de l’investissement des ménages devrait se poursuivre, même si le rythme de correction anticipé, pour l’année 2015 (-3,8 %), est moindre que celui observé en 2014 (-5,3 %). La baisse de l’investissement en logement serait notamment légèrement plus faible qu’en 2014, du fait de la remontée en cours des ventes de logements neufs, liée aux diverses mesures de soutien. De fait, on observe un redressement du marché immobilier en 2015, avec une légère hausse des ventes  dans l’ancien et un rebond dans le neuf. Les rachats de crédit atteignent des niveaux record2. Ainsi, si les deux premiers trimestres de 2015 ont vu une contraction de l’investissement des ménages importante, la fin de l’année serait plus favorable. A noter par ailleurs que les rachats de crédit et les renégociations soutiennent indirectement le revenu disponible des ménages.

  • Commerce extérieur

Après avoir contribué négativement à la croissance en 2014 (-0,5 point), une contribution neutre du commerce extérieur est attendue en 2015 et 2016. On attend une progression des exportations de 6,0 % en 2015, après +2,4 % en 2014, un rythme légèrement supérieur à celui des importations. Les exportations profiteront en effet à la fois d’un léger mieux lié à la croissance européenne et à celle des pays anglo-saxons. La dépréciation de l’euro jouera également un rôle favorable. L’hypothèse sous-jacente à notre scénario intègre une baisse de la monnaie unique jusqu’au second trimestre 2016 pour atteindre 1,04 dollar avant de remonter légèrement à 1,06 dollar fin 2016. A noter par ailleurs que la récente chute des monnaies émergentes face au dollar américain implique que l’euro a perdu vis-à-vis de ces monnaies la compétitivité qu’il avait temporairement retrouvée. Par  conséquent, le gain de compétitivité global qui découle de la dépréciation de l’euro s’en trouve atténué toutes choses égales par ailleurs vis à- vis de ces partenaires. Alors que le tableau de la croissance des pays émergents se noircit comparé à l’exercice précédent, les économies développées bénéficieraient de la perspective d’un pétrole meilleur marché. En juin, notre prévision du prix du brent était de 67 dollars le baril ; elle s’établit désormais à 53 dollars pour la fin 2015. Le ralentissement des pays émergents, qui représentent 20 % des exportations de la France, serait globalement compensé par le commerce en direction des pays développés (80 % des exportations).

Cependant, le déficit structurel de compétitivité de la France (coût et hors coût) continue à entraver la progression des exportations ce qui n’incite pas à céder trop à l’optimisme. Certes, le solde du compte courant de la balance des paiements affiche un excédent de 1,3 milliard au second trimestre 2015, mais celui-ci est largement dû à la réduction de la facture énergétique. En revanche, les parts de marché françaises stagnent, ce dont témoigne la part des exportations de biens et services de la France dans la zone euro. Les importations seront également plus dynamiques en 2015 (+5,6%, après +3,9% en 2014), soutenues par le redressement de la demande interne (la demande intérieure totale contribuerait à hauteur de 1,1 point à la croissance en 2015, après 0,7 point en 2014). Toutefois, la progression des importations reste contenue en cohérence avec le rythme très graduel de reprise de l’investissement total. La croissance des importations demeure inférieure à sa moyenne de long  terme. (+5,1% en moyenne sur quinze ans entre 1985 et 2010).

Quid des effets du ralentissement chinois ?

Le risque du ralentissement chinois est modéré pour la France. Il se fait principalement par trois canaux. Le canal commercial : les exportations de la France vers la Chine constituent une part  relativement modeste des exportations françaises (3,8 % en 2014), et il s'agit majoritairement d'équipements de transports. L'effet du ralentissement chinois se fait en outre de manière indirecte via l'exposition relativement plus importante de l'Allemagne, premier partenaire commercial de la France.

Le second canal est le canal financier : la part des IDE français à destination de la Chine constitue une part minime du stock total des IDE (environ 1% en 2014). Enfin, un troisième canal est celui du niveau de confiance : un ralentissement chinois brutal aurait également un effet délétère sur le climat des affaires et pèserait négativement sur le redémarrage fragile de l'investissement des entreprises.

Par ailleurs, en contrepartie du ralentissement chinois le prix des matières premières pourrait rester  à un niveau bas plus durablement, ce qui est favorable à l'économie française, qui est importatrice nette de pétrole à hauteur de 1,9 % de son PIB en 2014.

  •  Contribution des stocks

La contribution à la croissance attendue des stocks en 2015 serait légèrement négative (-0,1 point en 2015), mais neutre sur la période 2015-2016.Après avoir pesé sur la croissance au second trimestre on peut s’attendre à une contribution positive des stocks au cours du second semestre de 2015, d’autant que la consommation des ménages progresserait. Au total, on obtiendrait une contribution légèrement négative des stocks en 2015. En effet, dans l’enquête sur l’industrie de septembre, le solde d’opinion sur les stocks est jugé supérieur à sa moyenne de long terme par les industriels (16 contre 13). A long terme, historiquement la contribution des variations de stock à la croissance est proche de zéro.

  • Réformes : plusieurs chantiers en cours

Sur le plan de la politique économique plusieurs chantiers sont en cours mais dans l’immédiat aucune proposition ne remet en cause notre scénario pour 2015-2016 dans la mesure où il s’agit principalement d’annonces. Les principaux projets en cours sont : la loi Macron II, la réforme du marché du travail à la suite du rapport Combrexelle et la question de la relance de l’investissement sur la base des recommandations du rapport de Villeroy de Galhau.

La loi Macron II ne serait pas présentée avant la fin de l’année et porterait sur l’ « entreprenariat et le numérique ». Sur la réforme du marché du travail, le rapport Combrexelle ne propose pas de réforme dont les effets attendus seraient immédiats. L’enjeu principal de ce rapport est de proposer une nouvelle méthode de régulation des relations du marché du travail. Il ne touche pas au code du travail stricto sensu, mais il vise à transformer les méthodes de régulation des relations du travail afin de donner aux acteurs les moyens et la volonté de participer aux négociations, et de fait ne pas en rester à une logique purement juridique. Par ailleurs, sur des dossiers plus sensibles comme la réforme du temps de travail ou la question du salaire minimum par exemple, il est très peu probable que le gouvernement entreprenne de les réformer à court terme. Enfin, le rapport sur l’investissement de Villeroy de Galhau sera remis à l’automne, son objet étant de favoriser le redémarrage de l’investissement productif en France.

Un des enjeux essentiels reste le redressement de la compétitivité (coût et qualité) de l’appareil productif et sa réorientation vers les secteurs innovants. Ce processus est long et complexe, on peut toutefois espérer un impact favorable à moyen terme des mesures de soutien aux entreprises, 41 milliards en année pleine à l’horizon 2017.



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